La consultation publique et l’engagement citoyen à l’heure de la COVID-19


Dominique Ollivier, présidente de l'OCPM

En respect des directives gouvernementales de distanciation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal a, depuis le 16 mars, suspendu toutes ses activités publiques. Il ne faut pas croire que nous chômons pour autant.

Ce confinement forcé nous permet de terminer les rapports des consultations en cours, de mettre à jour nos outils d’information, particulièrement notre site Web, et de renouveler nos communications. Il s’agit également d’un moment opportun pour réfléchir aux meilleurs moyens de tirer profit de nos dix-huit ans de contributions citoyennes. Toutes ces années constituent une véritable mine d’information sur l’évolution de nos valeurs, de notre façon de concevoir la ville et de notre savoir-vivre ensemble.

Nous faisons donc de notre mieux pour tirer le meilleur parti de la situation pour vous revenir encore mieux préparés, davantage outillés et encore plus performants, car la démocratie ne saurait se mettre en pause indéfiniment.

Penser l'après

Plusieurs l’ont dit à travers le monde : cette pandémie aura des conséquences que nous commençons seulement à entrevoir sur nos processus démocratiques, sur nos façons de faire et d’être, ainsi que sur le pouvoir d’influence des citoyens sur les décisions qui façonnent leur quotidien.

Nombreux acteurs de la participation citoyenne pensent à se tourner vers le numérique en se disant qu’en ces temps d’isolement forcé, les citoyens vont acquérir de nouvelles compétences informatiques, auront du temps pour s’informer, apprendront à faire des recherches de plus en plus pertinentes, communiqueront en visioconférence, etc. Nous le croyons aussi. En ce cas, pourquoi ne pas utiliser le numérique dès maintenant pour continuer à promouvoir et transformer nos processus démocratiques? C’est une réflexion dont on ne peut se faire l’économie.

Depuis toujours à l’OCPM, nous souhaitons harnacher l’énorme potentiel du numérique. S’ils ont d’abord révolutionné les possibles en termes de diffusion et de pérennité de l’information, les outils numériques sont venus au fil du temps, accompagner toutes les étapes participatives de nos démarches. Nous croyons que cette combinaison des méthodes virtuelles et présentielles permet de lever les obstacles à la participation tout en assurant l’accessibilité pour tous. L’augmentation quantitative significative de la participation qu’ont connu nos consultations des trois dernières années le prouve : on peut doubler voire même tripler le nombre de personnes jointes en utilisant des dispositifs virtuels. De plus, heureuse surprise : ces dispositifs ont également des répercussions sur la présence en salle et sur le nombre de mémoires écrits que nous recevons.  Finalement, la participation en ligne rend possible la création d’environnements collaboratifs qui permettent un engagement à la mesure de la disponibilité et des habiletés des personnes.

 

Le spectre de la fracture numérique

Plus de participation est toujours un pari gagnant. Mais ce faisant, il ne faut jamais oublier deux choses : une démocratie de type bouton-poussoir qui ne fonctionnerait qu’à l’image des réseaux sociaux, à coup de votes pour ou contre et de commentaires spontanés, ne favoriserait pas toujours les opinions éclairées et ne permettrait pas un débat public profond et nuancé. Enfin, il faut aussi garder en tête que chaque dispositif choisi porte aussi en lui des germes d’exclusion. Ainsi, un des grands freins à la participation en ligne demeure encore la fracture numérique. 

Comme bien des villes dans le monde, Montréal a dû s'adapter aux nouvelles tendances : démographie changeante, mondialisation, préoccupations environnementales croissantes, engagement citoyen réclamé et impact grandissant de la technologie. La Ville a d’ailleurs investi beaucoup pour s’approprier ces nouveaux champs. Mais pour stimuler une participation vraiment signifiante, la métropole devra également faire face au besoin d'enrichir les compétences citoyennes de base nécessaires à cet engagement.  S’il est une chose que la COVID-19 nous démontre, c’est que de larges franges de la population sont encore fragiles dans leur accès aux nouvelles technologies. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, en passant par le coût des services à la capacité de s’en servir.

La plupart des études le disent, près d’une personne sur cinq est encore incapable de franchir le fossé numérique afin de faire partie intégrante de la collectivité. D’après une recherche d’Option consommateur, parue en 2013, bien que certaines personnes ne soient pas branchées par choix, généralement, les non-internautes n’ont pas accès à Internet parce que cela coûte trop cher, parce qu’ils ont une trop faible littératie numérique pour être capable de naviguer sur le Web ou encore parce qu’ils en ont peur. 

En fait, les plus touchés par la fracture numérique sont, pour la plupart, des gens a priori plus démunis : des personnes peu à l’aise avec l’écrit, des personnes âgées, certains nouveaux immigrants ou des personnes à faible revenu. Mais pas seulement eux. Selon une analyse du CEFRIO, à Montréal, un foyer sur dix n’a toujours pas de connexion Internet à la maison, et près d’un adulte sur six ne dispose pas de l’équipement nécessaire pour se brancher (téléphone intelligent, tablette ou ordinateur).

Ces constats se sont révélés avec plus d’acuité depuis la fermeture obligée des tiers-lieux branchés : écoles, bibliothèques, cafés, etc.  Beaucoup d’individus ne sont plus en mesure d’accéder au Web pour obtenir l'information essentielle dont ils ont besoin pour étudier, suivre une formation, trouver un emploi, un logement ou se préparer aux situations d'urgence. L’accès à l’information est devenu un facteur d’intensification des inégalités sociales et combiné avec d’autres facteurs, comme l’âge, l’isolement ou le niveau d’estime de soi, il risque de faire en sorte que les citoyens les plus vulnérables soient laissés pour compte.

La fracture sociale s’est transposée depuis longtemps dans le numérique. Selon une analyse du Conseil supérieur de l’éducation, ce sont les enfants et les adolescents mieux nantis qui ont accès aux établissements scolaires offrant le plus d’occasions d’utilisation des TIC. En ces temps de pandémie, ce sont eux aussi qui peuvent mieux maintenir le rythme de leurs études. De la même façon, on peut extrapoler que ce sont les travailleurs occupant les meilleurs emplois (branchés à 96 % à la maison) qui peuvent faire du télétravail. D’ailleurs, selon l’Enquête canadienne sur l’utilisation de l’internet, avant la crise du coronavirus, plus du tiers d’entre eux en faisait déjà, et deux sur trois affirmaient que leur employeur s’attendait à ce qu’ils utilisent Internet en dehors des heures de travail pour traiter des éléments liés à leurs tâches. Le centre de recherche observait également que plus le revenu familial des adultes québécois est élevé, plus ces derniers étaient enclins à interagir avec leur municipalité à l’aide du Web.

À contrario, selon les derniers chiffres disponibles (2018), deux adultes sur trois ayant un revenu familial de moins de 20 000 $, une personne sur deux n’ayant qu’un diplôme collégial, de même que 45 % des 25 à 34 ans estimaient encore ne pas avoir les habiletés nécessaires pour trouver, sur le Web, les renseignements pertinents sur les programmes, les services et les consultations des gouvernements ou des administrations municipales.  Ces catégories de personnes représentent les trois cinquièmes de la population montréalaise âgée de 15 ans et plus. De plus, des 44 % d’adultes québécois qui disaient ne pas avoir utilisé Internet pour interagir avec leur municipalité, plus de la moitié déclaraient préférer encore parler à quelqu’un de vive voix, ou en personne. Si nous occultons ces réalités, ce seront encore les mieux nantis qui seront les mieux équipés pour faire entendre leurs voix dans des modes de consultation entièrement numériques.

 

Adapter les mécanismes aux nouvelles réalités

Mais la pandémie ne durera pas toujours, nous direz-vous. Et il sera nécessaire au moment où les activités reprendront et en attendant de regagner la confiance de la population sur les méthodes en présentiel, de prévoir des mécanismes qui permettront à la fois de récolter une diversité opinions, de mettre à profit les apprentissages et de ne pas alourdir ou étirer les processus règlementaires. La pression sera sûrement forte pour adopter des mécanismes uniquement virtuels.

Se demander si on devrait utiliser les dispositifs en ligne pour faire de la consultation est une interrogation non pertinente et qui n’est plus vraiment d’actualité. Nous risquons de ne pas avoir le choix. Mais nous avons l’obligation, du même souffle, de nous demander quelles sont les meilleures conditions qui permettent à tous de disposer d’occasions de donner son opinion, de participer au débat public, d’utiliser son pouvoir d’influence pour incarner le droit à la ville et, surtout, quelles sont les approches qui profitent au bien commun.

 

À l’Office, nous avons investi beaucoup ces dernières années pour renverser les paradigmes, pour aller vers la population dans ses lieux de vie afin de bénéficier de ses savoirs d’usage. Nous avons redécouvert que plusieurs méthodes issues des pratiques de l’éducation populaire, sont les meilleurs moyens de faire entendre la voix des personnes qui traditionnellement participaient peu et que les plus grandes innovations, celles qui créent de l’équité entre les personnes, sont rarement technologiques. Il ne faudrait pas perdre ces apprentissages de vue au moment de planifier l’après virus.

Je nous invite donc collectivement à profiter de ce temps de réclusion pour faire avancer la réflexion sur la participation sans exclusion, pour identifier ces changements, grands ou petits, qui nous permettront de continuer à donner l’occasion de participer au plus grand nombre. Je vous invite à nous partager vos découvertes et vos idées à cet effet. Écrivez-nous ou participez aux discussions sur nos réseaux sociaux, plus que jamais nous désirons vous entendre.

 

 


Sources