Atelier : Codesign de politiques et services publics

Responsables d’ateliers : Marie D. Martel, conseillère-bibliothèques (Programme RAC) / Division des quartiers culturels, Christophe Abrassart, professeur adjoint, Groupe Design et société de l’École de design de l’Université de Montréal et Philippe Gauthier, professeur-chercheur, Groupe Design et société de l’École de design de l’Université de Montréal

OCPM3C

« Communautaire, citoyenne, identitaire, démocratique, accessible, la bibliothèque publique est appelée à devenir l’agora culturelle de son arrondissement » - Diagnostic des bibliothèques municipales de l’Île de Montréal

Dans des ateliers créatifs d’une journée, les citoyens de divers arrondissements de la Ville de Montréal ont été invités à imaginer les fonctions d’un nouvel espace public (dans ce cas-ci, une bibliothèque) qui serait le reflet de sa communauté, qui satisferait aux besoins des utilisateurs actuels et qui attirerait de nouveaux usagers.

Interactifs et innovants, les ateliers étaient centrés sur le design social et intervenaient dans une perspective de co-conception avec le milieu et d’évolution de services. Ce type de démarche permet de tendre vers un consensus en sondant en profondeur un nombre restreint de participants. Il serait tout aussi pertinent pour envisager la conception d’un autre espace ou d’un service public. Au niveau de la planification, la démarche requiert du temps et des ressources pour acquérir une bonne connaissance du milieu et des acteurs, d’une part, et pour développer les activités autour desquelles se construit la discussion des ateliers (prototypage de jeu, profil d’utilisateur, tableaux d’inspiration). Elle  pourrait s’avérer utile pour définir des lignes directrices en phases préliminaires de développement de politique, service ou d’aménagement d’espace citoyen, alors que le processus de réflexion est encore ouvert.

Design à l’appui des bibliothèques de demain

Les bibliothèques de Montréal veulent se réinventer et élargir leurs fonctions. Elles ont l’objectif d’être des espaces de vie rassembleurs et diversifiés, des lieux d’échanges de savoirs, de développement culturel et social, ainsi que des bassins d’innovation qui contribuent à l’acquisition de compétences numériques. Pour réfléchir à ces futures fonctions d’une bibliothèque de quartier, la Direction des bibliothèques de la Ville de Montréal a retenu les services de Groupe Design et société, un groupe de recherche rattaché à l’Université de Montréal. La démarche développée avait deux étapes pour chacun des lieux envisagés.

Premièrement, Groupe Design et société a mené des enquêtes exploratoires pour saisir les spécificités du milieu et cerner le public ciblé ainsi que l’usage qu’il fait déjà de l’espace bibliothèque. « [I]l ne s’agit pas de concevoir une nouvelle bibliothèque abstraite, mais bien de concevoir un équipement culturel en intégrant les spécificités d’un lieu et de ses communautés » (Abrassart, Gauthier, Proulx, et Martel, 2015).

Deuxièmement, Groupe Design et société a entreprit d’organiser des ateliers de codesign d’une journée sur chaque site. Pour bénéficier des capacités créatrices du milieu où les bibliothèques se situeraient, les journées réunissaient une trentaine de participants : des usagers, des bibliothécaires, des élus, des représentants d’organismes communautaires locaux, ainsi que des experts en architecture, en design de jeu et en innovation sociale.

Le grand défi était qu’en l’espace d’une journée, les animateurs arrivent à engager un groupe pluridisciplinaire dans une réflexion collective sur de nouveaux services. Se basant sur les données recueillies dans la première phase, les animateurs de ces journées ont fait appel à un ensemble de techniques pour stimuler la fibre créative des participants :

  • sessions de travail en équipe et en plénière;
  • explorations de prototypes des services potentiels d’une bibliothèque;
  • visites à d'autres bibliothèques;
  • maquettes;
  • prototypes de jeux;
  • exercices de visualisation;
  • propositions sous format de la «Une» d'un journal local dans quelques années;
  • discussions basées sur le portrait fictif de cinq usagers (un étudiant, une lectrice, un grand usager, une famille et un lecteur Web non usager).

Codesign : résultats et contraintes

Groupe Design et société et la Direction des bibliothèques de la Ville de Montréal ont aussi accordé du temps à la réflexion pour tirer des apprentissages, à la suite de la démarche. Les conclusions qu’ils ont tirées sont documentées et font l’objet d’un article dans une revue académique. Un comparatif intéressant se présente avec le processus, mené par la 27e région, pour concevoir la médiathèque de Lezoux en France. Celui-ci a d’ailleurs influencé la démarche de Design et société. Leur expérience est bien détaillée.
 [http://www.la27eregion.fr/wp-content/uploads/sites/2/2015/01/Livret_lesnouveauxusagesdelamediatheque-light-130215025638-phpapp02.pdf]

La possibilité de puiser dans le savoir et l’expérience des divers participants, lors des ateliers, a développé ou parfois permis de recadrer des notions d’usage et d’identité de l’espace des nouvelles bibliothèques. L’effort de documentation de leur démarche a aussi permis à Groupe Design et société et la Direction des bibliothèques de la Ville de Montréal de développer une trousse d’outils pour engager des processus participatifs.

Les ateliers étaient une des composantes d’un programme de rénovation de bibliothèque. Selon l’arrondissement, ils ne s’inscrivaient pas tous au même moment du programme (avant ou après le concours d’architecture) et n’avaient donc pas le même cadre ou la même possibilité de dicter le processus. Pour Philippe Gauthier, cofondateur de Groupe Design et société, les délais étaient trop courts pour permettre une coconception en profondeur.  « La première condition [de succès] serait de se donner le temps de le faire comme du monde ! » confie le professeur-chercheur. « Faire les observations dans les milieux, aller recruter les personnes qui sont pertinentes, ça prend du temps », explique-il.

Le recrutement des participants a aussi été un point crucial. Pour cerner les vrais besoins, il fallait consulter les usagers, mais également les non-usagers afin de savoir comment les attirer. Cet aspect s’est avéré difficile, car, naturellement, ceux qui ont envie de participer et qui ont les idées les plus définies sont des usagers fréquents des bibliothèques, ou ceux qui y gravitent déjà.

Un travail de préparation plus en profondeur avec les participants non-experts se serait montré utile afin qu’ils puissent adopter une attitude critique quant aux idées qui leur étaient présentées, faire preuve d’analyse et avoir un vocabulaire pour exprimer leurs opinions.

Valeur ajoutée… ou pas

Philippe Gauthier invite à réfléchir à la valeur ajoutée de cet exercice participatif dans sa forme actuelle. Une équipe de designer tournée vers l’usager pourrait-elle faire un travail équivalent ? « Je pose la question car je crois qu'on ne se la pose pas assez. Je pense qu’il y a plein d’outils qui sont disponibles, qui sont super intéressants, très riches, des approches basées sur des ethnographies rapides ou moyennes, de six mois […] C’est un gros effort logistique et [les ateliers] sont des démarches qui sont assez [dispendieuses] à notre avis. Peut-être que le bénéfice est ailleurs qu’en termes de design et de conception. En termes de communication, en développement de l’acceptabilité sociale de projets déjà formulés, il n’y a pas forcément un bénéfice systématique. »

Cette réflexion sur la pertinence fait écho à celle d’autres participants qui questionnent la valeur ajoutée de processus participatifs. La réponse se trouve peut-être dans le choix du moment et des objectifs assignés à de tels processus de codesign, puisque pour récolter les fruits des démarches participatives, il faut savoir réunir les conditions nécessaires pour actualiser le potentiel de ces espaces.

 

Extrait du Manifeste pour le renouveau social et critique du design

 

Nous affirmons donc l’unité fondamentale de toutes les pratiques du design authentique derrière les cinq principes suivants.

Principe 1. Un acte de design authentique est un acte social et critique. Il commence par un moment critique, c’est-à-dire un moment où le designer détecte l’existence d’une insatisfaction vis-à-vis du monde qui le propulse dans un projet en vue de rendre ce monde plus habitable pour la collectivité.

Principe 2. Un acte de design authentique est nécessairement tourné vers l’amélioration de la vie d’autrui et de la collectivité. Ses objets sont les usages, sur lesquels le designer agit en façonnant les dispositifs de notre monde habité, artefacts matériels ou immatériels.

Principe 3. Le design est une pratique qui participe inévitablement à définir les contours du vivre-ensemble, et il est de la responsabilité des designers d’assumer pleinement ce rôle et de savoir rendre publique l’idée même du vivre-ensemble qu’ils mettent en œuvre.

Principe 4. Aucun apprentissage du design ne saurait avoir lieu sans une appropriation raisonnée de l’appareil conceptuel qu’il partage avec les sciences humaines et sociales.

Principe 5. La réflexion authentique en design s’intéresse avant tout aux relations entre les humains et leurs divers environnements, aux modalités du vivre-ensemble, à l’expression des cultures contemporaines et aux conceptions du bien commun.

Pour toutes ces raisons, une pratique du design authentique ne peut être autrement que sociale et critique. Elle est sociale par nature et critique par nécessité. Telle est la voie de l’unité renouvelée du design pour le XXIe siècle.

Source : Philippe Gauthier, Sébastien Proulx et Stéphane Vial
[http://www.gds.umontreal.ca/manifeste-pour-le-renouveau-social-et-critique-du-design/]

 

Pour en savoir plus

Sur le design social :

Sur les bibliothèques :

Article de revue académique :

  • Abrassart C., Gauthier P., Proulx S. et Martel M.D. (2015), « Le design social : une sociologie des associations par le design ? Le cas de deux démarches de codesign dans des projets de rénovation des bibliothèques de la Ville de Montréal», article à paraître dans le numéro 73 de la revue Lien Social et Politiques au printemps 2015
    Voir http://goo.gl/uU0cil
  • Présentation « La bibliothèque comme tiers lieu ludique » de Marie D. Martel et Thierry Robert / Louise Zampini Service de la Culture / Arrondissement de Pierrefonds Ville de Montréal au Congrès AIFBD, Limoges, 25 août 2014
  • Présentation « Se réinventer dès aujourd’hui ? Tendances et propositions pour bibliothécaires averti(e)s » de Marie D. Martel, Ph. D, M.S.I, 24 septembre 2014

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